Quiconque a vu, un vendredi vers 18 heures, les quais du canal Saint-Martin se garnir de gens assis au bord de l'eau, les pieds dans le vide, une bouteille à portée de main, comprend d'emblée que le week-end parisien ne se visite pas, il se pratique. Ni réservation ni carte ne tiennent lieu de programme, et c'est précisément ce programme sans programme qui fait la valeur de ces deux jours, dont l'art tout entier consiste à ne pas se presser.

Le canal, ou la soif transformée en apéritif

Il est plaisant de songer que ce ruban d'eau n'a pas été creusé pour qu'on y boive, mais pour qu'on puisse boire à Paris. En 1802, Bonaparte, alors Premier consul, voulut remédier au manque d'eau potable de la capitale et fit décider le canal Saint-Martin en même temps que ceux de Saint-Denis et de l'Ourcq. Les travaux, retardés de 1809 à 1815, furent confiés à des capitaux privés. Charles X inaugura le 4 novembre 1825 un ouvrage d'environ 4,6 km qui n'attendait, pour devenir lieu de rendez-vous, que la fin de sa vocation utilitaire.

Le Second Empire lui infligea une cure d'ombre, puisqu'une voûte fut construite sous le boulevard Richard-Lenoir entre 1860 et 1862 et que le niveau de l'eau dut être abaissé de 5,5 mètres pour que la navigation pût se poursuivre. Le cinéma s'y est ensuite attaché au point de reconstituer le canal en studio pour Hôtel du Nord de Carné, tiré du roman de Dabit de 1929. L'apéro, lui, reste ce qu'il est, un verre et quelques bouchées avant le dîner, jamais un repas déguisé.

Aligre, ou la cohue qui a de la mémoire

Le samedi matin, le marché d'Aligre (12e) enseigne qu'une institution ancienne peut aussi être très vivante. Sa halle couverte porte le nom d'une abbesse, Gabrielle-Charlotte de Beauvau, celle de Saint-Antoine-des-Champs, dont les religieuses vendirent le terrain à Samson-Nicolas Lenoir qui y bâtit en 1779, tandis que le marché lui-même tient son nom d'Étienne François d'Aligre, premier président du Parlement de Paris. Reconstruite en 1843 par Marc-Gabriel Jolivet, la halle côtoie le marché de plein vent, et plus à l'est, sur la place, les brocanteurs s'étalent en demi-cercle comme s'ils tenaient un conseil.

Rien de muséal dans tout cela. L'endroit, longtemps ouvrier, est resté bruyant, et l'association de la Commune libre d'Aligre veille à ce qu'il le reste. Le marché est ouvert tous les matins sauf le lundi, et c'est un bon conseil que de s'y rendre tôt, avec un sac. Si le Marais vous tente davantage, le marché des Enfants-Rouges (3e), fondé en 1628, offre la même leçon dans un marché plus ancien encore, dont le nom renvoie à un orphelinat voisin où l'on habillait les enfants de rouge. Dans l'un et l'autre cas, la sagesse du quartier veut qu'on conclue par la boulangerie devant laquelle on fait la queue, la file d'attente étant le plus honnête des guides.

Les Buttes-Chaumont, ou une colline rendue au rêve

Il faut un certain culot pour faire d'un lieu de justice et d'équarrissage un jardin d'agrément. Au pied de la butte, la justice royale s'exerça du Moyen Âge au XVIIe siècle autour du gibet de Montfaucon, puis le site devint une voirie où l'on abattait chaque année, au début du XIXe siècle, des milliers de chevaux, tandis que l'on y exploitait le gypse et la pierre jusqu'en 1860 et que le nom de « Chauve-Mont », dit-on, gardait la mémoire d'un sol sans arbres.

Le parc est l'œuvre d'une équipe, ce que l'époque savait faire comme personne. Un décret du 22 juillet 1862 permit les expropriations, Adolphe Alphand dirigea l'entreprise, Jean-Pierre Barillet-Deschamps dessina le plan, Gabriel Davioud signa les bâtiments et Eugène Belgrand domestiqua l'eau. Plus de mille ouvriers déplacèrent environ un million de mètres cubes, et l'on ouvrit le parc le 1er avril 1867, le jour même où s'ouvrait l'Exposition universelle. Sur ses 24,7 hectares, l'île rocheuse d'une trentaine de mètres porte toujours le temple de la Sibylle, et l'on y monte comme à un belvédère de théâtre. Le décor, comme tous les bons décors, doit son charme à l'effort qu'il a fallu pour le faire oublier.

Au comptoir, ou l'économie des petites choses

Un café pris au comptoir coûte souvent moins cher qu'assis, et l'on y croise des habitués. C'est une manière de politesse dont la valeur ne figure sur aucune carte. Les prix doivent être affichés dans tout établissement, ce qui permet de s'en assurer d'un coup d'œil, et la prudence commande d'éviter les restaurants posés face aux monuments avec leurs menus illustrés en plusieurs langues, de préférer les cartes courtes et le plat du jour écrit à la main, de marcher deux ou trois rues plus loin que les endroits fameux. Mais la règle qui vaut toutes les autres est d'entrer en disant « bonjour », parce que ces deux syllabes changent la nature de l'échange.

Les bouquinistes, ou le dimanche des mots

Le dimanche, le rythme se ralentit, beaucoup de petites boutiques restent fermées, certains commerces n'ouvrent que le matin, et le lundi tient lieu de jour de repos pour une partie d'entre eux, Aligre compris. Les horaires variant beaucoup d'un quartier à l'autre, mieux vaut les vérifier avant de se mettre en route.

Le long de la Seine, les bouquinistes font alors contrepoint à la lenteur du jour. Plus de deux cents vendeurs et près de 900 boîtes vertes s'alignent sur plus de 3 km, entre le pont Marie et le quai du Louvre sur la rive droite, et entre le quai de la Tournelle et le quai Voltaire sur la rive gauche, selon un système de concessions qui date de 1859. L'UNESCO a inscrit les Rives de la Seine en 1991, et les bouquinistes figurent depuis 2019 à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel, ce qui est une façon officielle de reconnaître que vendre des livres d'occasion au bord d'un fleuve fait partie de ce qu'une ville a de plus précieux. Un brunch tardif, ou un déjeuner du dimanche, en terrasse ou au marché, vous permettra ensuite de vous accommoder du lundi.

Pour y aller / Praktické info

Les marchés d'Aligre et des Enfants-Rouges, le parc des Buttes-Chaumont et les quais de Seine se visitent librement. Pour connaître les jours d'ouverture actuels et les événements, consultez Paris.fr et l'office du tourisme Paris Info.