Le vendredi soir, vers 18 heures, les quais du canal Saint-Martin se remplissent de gens assis au bord de l'eau, les pieds au-dessus du vide, avec une bouteille et quelque chose à grignoter, sans réservation ni carte. Ce premier rite du week-end parisien paraît si naturel qu'on oublierait presque que la ville ne l'a pas toujours connu. Le plan qui suit tente de lire le week-end comme les habitants le vivent, au rythme du quartier plutôt qu'à celui des guides, et de rappeler au passage ce que chaque lieu doit à son histoire.
Vendredi soir, un canal né de la soif
Le canal Saint-Martin (10e) n'a pas été creusé pour les amateurs d'apéritif. C'est en 1802 que Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, décida de remédier au manque d'eau potable de Paris, et la loi qui créa le canal Saint-Martin le fit en même temps que les canaux Saint-Denis et de l'Ourcq. Les travaux furent retardés entre 1809 et 1815, puis confiés à des capitaux privés, la Compagnie des Canaux de Paris ayant été constituée en 1818. La première pierre fut posée le 3 mai 1822 et Charles X inaugura l'ouvrage le 4 novembre 1825, pour un canal d'environ 4,6 km.
L'urbanisme second-empire lui infligea ensuite une transformation spectaculaire. Sous le boulevard Richard-Lenoir, le canal passe sous une voûte construite entre 1860 et 1862 dans le cadre des projets d'Haussmann, et son niveau fut alors abaissé de 5,5 mètres pour que les bateaux puissent continuer à naviguer sous la voûte. Le cinéma a fait le reste, puisque l'Hôtel du Nord, roman d'Eugène Dabit paru en 1929, inspira le film de Marcel Carné (1938), dont le décor du canal fut pourtant reconstitué en studio à Billancourt par Alexandre Trauner. Autour de la passerelle de la Grange-aux-Belles, cafés et petites épiceries entourent aujourd'hui l'endroit où l'on s'assoit. L'apéritif, ou « apéro », reste ce qu'il a toujours été, un verre et quelques bouchées avant le dîner, non un repas.
Samedi matin, Aligre ou le marché qui a gardé sa voix
Le marché d'Aligre (12e) mérite un samedi matin, d'autant qu'il est ouvert tous les matins sauf le lundi. Il se compose de deux parties, le marché couvert Beauvau et le marché en plein air de la rue et de la place d'Aligre. Le premier doit son nom à Gabrielle-Charlotte de Beauvau, dernière abbesse de Saint-Antoine-des-Champs, et fut édifié en 1779 par Samson-Nicolas Lenoir sur des terrains achetés aux religieuses de l'abbaye, avant d'être reconstruit en 1843 par l'architecte Marc-Gabriel Jolivet. Le nom d'Aligre, lui, rappelle Étienne François d'Aligre, premier président du Parlement de Paris à l'époque de la construction.
Les brocanteurs s'installent dans le demi-cercle à l'est de la place, et l'on devine dans cette cohue un quartier longtemps populaire, que l'association de la Commune libre d'Aligre anime encore aujourd'hui. Arrivez tôt, avec un sac, avant la foule.
Pour ceux qui préfèrent le Marais, le marché des Enfants-Rouges (3e, 39 rue de Bretagne), fondé en 1628, passe pour le plus ancien marché couvert de Paris, et son nom vient d'un orphelinat voisin dont les enfants portaient du rouge. Dans l'un comme dans l'autre cas, terminez par la boulangerie du quartier, de préférence celle devant laquelle on fait la queue, qui reste le meilleur des indicateurs.
Samedi après-midi, les Buttes-Chaumont ou la revanche d'une décharge
Rien, dans le parc des Buttes-Chaumont (19e), ne laisse deviner ce qu'il fut. Au pied de la butte, la justice royale s'exerça du Moyen Âge au XVIIe siècle autour du gibet de Montfaucon, puis le site devint une voirie où l'on abattait chaque année, dans la première moitié du XIXe siècle, quelque 12 000 chevaux. Après la Révolution, on exploita aussi le gypse et la pierre de la colline jusqu'en 1860, date de l'annexion de Belleville à Paris, et son sol pelé inspira, dit-on, le nom de « Chauve-Mont ».
Un décret du 22 juillet 1862 déclara le site d'utilité publique, autorisant les expropriations, et le chantier se déroula sous la direction d'Adolphe Alphand, avec Jean-Pierre Barillet-Deschamps pour le plan, Gabriel Davioud pour les bâtiments et Eugène Belgrand pour l'eau. Plus de mille ouvriers déplacèrent environ un million de mètres cubes de terre. Le parc, qui couvre 24,7 hectares, ouvrit le 1er avril 1867, jour même de l'ouverture de l'Exposition universelle, et il garde l'île rocheuse d'une trentaine de mètres que couronne le petit temple de la Sibylle. Un lac, une grotte à cascade, des pentes où l'on s'étend, voilà de quoi comprendre pourquoi les habitants du quartier y passent leur samedi, et la montée au belvédère n'est pas la moins gratifiante.
Le comptoir et la politesse des lieux
Un café pris au comptoir coûte souvent moins cher qu'assis, et l'on y croise des habitués. Dans tout établissement, les prix doivent être affichés, et il suffit de les lire. Pour éviter les pièges à touristes, il reste quelques réflexes simples, dont le premier consiste à fuir les restaurants situés juste en face des grands monuments, avec leurs menus à photos en plusieurs langues. On préférera les cartes courtes et le « plat du jour » écrit à la main, et l'on marchera deux ou trois rues plus loin que les endroits les plus célèbres. Surtout, on dira « bonjour » en entrant, cette règle qui change tout.
Dimanche, le rythme du livre
Le dimanche, le rythme change, puisque beaucoup de petites boutiques sont fermées, que certains commerces n'ouvrent que le matin et que le lundi est jour de repos pour une partie des commerces. Aligre, on l'a vu, n'ouvre pas le lundi, et les horaires varient tant d'un quartier à l'autre qu'il vaut mieux les vérifier avant de partir.
Le long des quais de la Seine, les bouquinistes forment un musée à ciel ouvert. Ils sont plus de deux cents, avec près de 900 boîtes vertes sur plus de 3 km, entre le pont Marie et le quai du Louvre sur la rive droite, et entre le quai de la Tournelle et le quai Voltaire sur la rive gauche. Le système des concessions date de 1859, les Rives de la Seine sont inscrites à l'UNESCO depuis 1991, et les bouquinistes figurent depuis 2019 à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Un brunch tardif ou un déjeuner du dimanche, en terrasse ou au marché, referme le week-end sans le conclure.
Pour y aller / Praktické info
Les marchés d'Aligre et des Enfants-Rouges, le parc des Buttes-Chaumont et les quais de Seine se visitent librement. Pour connaître les jours d'ouverture actuels et les événements, consultez Paris.fr et l'office du tourisme Paris Info.

