Pendant des décennies, on a traversé la Seine à Paris comme on traverse une rue, d'un pas distrait, la tête déjà ailleurs. Puis vint le 26 juillet 2024, et pour la première fois dans l'histoire des Jeux olympiques d'été, la cérémonie d'ouverture déserta le stade pour s'installer sur l'eau. Les délégations descendirent le fleuve en bateau du pont d'Austerlitz au pont d'Iéna, soit environ six kilomètres, avec quelque 10 500 athlètes de 206 délégations, devant des centaines de milliers de spectateurs massés sur les quais ou penchés aux fenêtres. Ce soir-là, le monde découvrit ce que les Parisiens avaient fini par oublier, à savoir que leur ville avait un centre liquide.
Un collier classé, des maillons ajoutés
Les « Rives de la Seine » sont inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1991, ce qui revient à dire que l'on a un jour jugé le fleuve digne d'être gardé sous cloche, ou plutôt sous ciel. À l'origine, le périmètre courait du pont de Sully au pont d'Iéna, avec un prolongement jusqu'au pont de Bir-Hakeim sur la rive gauche, et il embrassait l'île de la Cité comme l'île Saint-Louis. En 2024, il s'est étiré vers l'amont jusqu'au viaduc d'Austerlitz et vers l'aval jusqu'à Bir-Hakeim, avec l'île aux Cygnes pour bijou supplémentaire. Parler des rives de la Seine, c'est parler d'une promenade où Notre-Dame, le Louvre et la tour Eiffel se donnent la réplique comme les acteurs d'une même troupe.
Le Pont Neuf ou la coquetterie du vieillard
Il faut une certaine ironie pour appeler « neuf » le plus ancien pont encore debout de la capitale, et les Parisiens, qui ont le sens du paradoxe, n'en ont jamais changé. Décidé en 1577 sous Henri III, commencé le 31 mai 1578, interrompu de 1588 à 1598 par les guerres de Religion, le chantier reprit sous Henri IV et s'acheva en 1607, de sorte que l'ouvrage a connu plus de saisons que la plupart des institutions de la République. Il mesure environ 238 mètres de long, avec sept arches sur le grand bras du fleuve et cinq sur le petit.
Ses contemporains y virent trois nouveautés dont nous ne soupçonnons plus l'audace, car c'était le premier pont de pierre à traverser entièrement le fleuve, le premier de Paris sans maisons dessus et le premier pourvu de trottoirs. Au-dessous de la corniche, les mascarons grimacent encore, mais ce sont des copies, restaurées au XIXe et au XXe siècle, comme si le temps avait voulu garder les visages tout en renouvelant la pierre. Même destin pour le roi, dont la statue équestre, inaugurée en 1614, fut fondue en 1792 pendant la Révolution ; celle que l'on voit aujourd'hui, due à François-Frédéric Lemot, date de 1818.
Alexandre III, ou la parure de 1900
À l'autre extrémité du registre, le pont Alexandre-III porte la dorure comme d'autres portent le chapeau. Construit pour l'Exposition universelle de 1900, il est inauguré le 14 avril de cette année-là et doit son nom au tsar Alexandre III, dont l'alliance avec la France date de 1891 ; son fils Nicolas II en posa la première pierre en 1896. Une seule arche d'acier saute le fleuve d'un bond, sans pilier au milieu, sur une travée principale d'environ 107 mètres, tandis que les quatre Renommées dorées au sommet des pylônes, les groupes sculptés et les 32 candélabres de bronze en font le pont le plus orné de Paris. En 2024, il servit de départ et d'arrivée au triathlon olympique, ce qui prouve qu'un décor de 1900 n'a rien perdu de son aptitude à la mise en scène.
Cadenas, caisses vertes et libraires têtus
Entre le Louvre et l'Institut de France, le Pont des Arts, passerelle réservée aux piétons, fut le premier pont métallique de la capitale (1802-1804) et emprunta son nom au Louvre, que l'on appelait alors « palais des Arts ». Après une longue fatigue, il s'effondra en partie à la suite d'un choc avec une péniche en 1979, et le pont actuel, dessiné par Louis Arretche, ouvrit en 1984. À partir de 2008, les cadenas d'amoureux s'y sont accumulés avec un zèle touchant, jusqu'à ce que la Ville les fasse retirer en juin 2015, et l'on voit bien là que la sentimentalité, lorsqu'elle se compte en kilos, devient un problème de voirie.
Sur les quais, plus de 200 bouquinistes exploitent près de 900 boîtes vertes sur environ trois kilomètres, ce qui fait de ce rayonnage à ciel ouvert l'une des plus longues librairies de plein air que l'on puisse imaginer. Leurs premières boîtes furent officiellement reconnues en 1891, et leur savoir-faire figure depuis 2019 à l'inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Chaque libraire peut disposer de huit mètres de parapet, avec jusqu'à quatre boîtes. En 2023, la Ville a proposé de déplacer temporairement environ 570 boîtes avant la cérémonie olympique, pour des raisons de sécurité, ce qui a provoqué la colère des libraires, peu enclins à voir leur gagne-pain traité en simple accessoire de décor. Ils vendent d'abord des livres anciens, des gravures et des cartes postales, même si une boîte sur quatre peut proposer des souvenirs.
La baignade, ou l'eau qui revient
Pendant un siècle, il était interdit de se baigner dans la Seine à Paris, comme si le fleuve n'avait droit qu'au regard. Depuis l'été 2025, la Ville a rouvert trois sites, Bras Marie (4e), Bercy (12e) et Grenelle (15e), gratuits pendant la saison estivale. La qualité de l'eau est contrôlée, et l'accès est fermé quand elle est jugée mauvaise ; en juillet 2025, la pluie a ainsi rendu l'eau impropre à la baignade certains jours, rappel que la nature ne signe aucun traité. En dehors de ces zones aménagées, le fleuve reste interdit et dangereux, à cause du trafic fluvial et des courants.
Pour y aller / Praktické info
Deux façons de découvrir le fleuve, qui se complètent. La croisière en bateau offre une vue d'ensemble de la ville depuis l'eau, et plusieurs compagnies partent près du pont de l'Alma, de la tour Eiffel ou de l'Île de la Cité. La promenade à pied sur les quais permet de s'arrêter chez un bouquiniste ou de s'asseoir sur les pierres, et elle est gratuite. Le plus agréable est de combiner les deux, à des heures différentes.
Pour les croisières, les horaires et les règles de baignade, consultez les sites officiels de la Ville, paris.fr, et de l'office de tourisme, parisjetaime.com.

