Rue de Buci, la porte d'une boulangerie se referme sur une scène que le voyageur étranger rejoue sans le savoir : la phrase impeccable, « Une baguette, s'il vous plaît », puis quelques secondes de silence où l'on mesure, à la température de l'air, ce que la grammaire ne dit pas. Rien n'a été mal conjugué, rien n'a été mal prononcé, il a seulement manqué deux syllabes, celles qui tiennent lieu en France de péage, de poignée de main et de lettre de recommandation. Qui veut comprendre Paris par sa langue ferait bien de commencer par ce qu'elle tait.

Le péage des deux syllabes

« Bonjour » s'écrit en deux mots dans des textes du XIIIe siècle, nous apprend Wikipédia, et l'on s'étonne presque que la formule ait traversé plus de sept siècles en conservant l'intégralité de son office, qui est d'offrir un souhait avant de rien réclamer. Le masculin ouvre l'échange et le féminin, « bonne journée », le referme, comme les deux battants d'une même porte, quoique le Québec, plus libre, laisse volontiers le premier faire les deux services. Tant que ce péage n'est pas acquitté, la demande la mieux tournée demeure une transaction anonyme ; une fois payé, le boulanger cesse d'être un guichet et le client un numéro.

Les barrières ne sont pas toujours baissées pour autant. Le grand magasin et le musée en dispensent à demi, le métro tout à fait, car la politesse parisienne n'est pas une cordialité universelle mais un contrat local, conclu avec ceux dont on franchit le seuil, fût-ce pour trente secondes. À l'inconnu qui croise votre route, on n'adresse pas la question de front ; on l'introduit d'un « Excusez-moi » ou d'un « Pardon », petit sas de précaution qui prévient la brusquerie.

Une comptabilité de la face

Les linguistes ont donné à cette économie de ménagements un vocabulaire. Goffman parlait dès 1955 de « face », cette image que l'on s'efforce de sauver pour soi-même et de ne pas écorner chez autrui, et Brown et Levinson en tirèrent en 1987 une théorie de la politesse où la demande, l'ordre et la critique comptent parmi les actes qui menacent la face, tandis que les formules de courtoisie, en les enrobant, en amortissent le choc. Tout un attirail d'atténuateurs en procède : le « s'il vous plaît » semé comme des cailloux le long de la phrase, le conditionnel de « je voudrais » qui change l'ordre en vœu, la question indirecte qui laisse à l'autre la dignité de refuser.

On aurait tort d'y voir de l'hypocrisie, car ces précautions ne cachent rien, elles reconnaissent seulement qu'une requête adressée à un inconnu engage deux amours-propres. L'étranger qui jette « Une baguette ! » ne commet donc pas une faute de lexique mais de physique sociale, puisqu'il énonce, devant témoins, un ordre nu.

« Vous », « tu » et le fantôme de 1793

Le « vous » de déférence passe pour un raffinement de la monarchie, mais il est sans doute plus ancien qu'elle. L'historien Philippe Wolff en situe l'apparition, à titre d'hypothèse, entre le IIe et le IVe siècle, dans quelques formules du latin, et Jules Zeller le rattachait au règne de Dioclétien, qui avait scindé le pouvoir impérial. Il fallut la Révolution pour l'attaquer de front : le 10 brumaire an II, soit le 31 octobre 1793, le Comité de salut public décida de généraliser le tutoiement, que l'administration, les écoles et les armées adoptèrent, mais quand on voulut, le 11 novembre, en faire une obligation légale, la Convention n'y donna pas suite et le décret ne fut pas adopté.

Deux siècles plus tard, le fantôme n'a pas disparu, il s'est déplacé. Le tutoiement a gagné l'entreprise depuis les années 2000, à la faveur du modèle des start-up, et une étude de 2019 en mesurait la part à 89 % dans les métiers scientifiques et techniques, contre 56 % dans l'immobilier. Devant l'inconnu, pourtant, le « vous » demeure la réponse spontanée, et la pente ne va que dans un sens, puisqu'on passe aisément du « vous » au « tu » et presque jamais du « tu » au « vous ». Le tutoiement est donc un cadeau qui ne se reprend pas, d'où la prudence de l'étranger qui vouvoie dans le doute, et celle de l'apprenant tchèque, dont la langue passe volontiers vite au tutoiement et qui doit apprendre à retenir sa main.

Le non qui avance masqué

Le français possède pourtant le mot « non », et il s'en sert, à la terrasse notamment, où un « Non, merci » ne froisse personne. Mais dès que la relation pèse son poids, le refus se déguise : « Je ne suis pas sûr que ce soit possible », « Ce n'est pas évident », « Pourquoi pas, mais… », « On verra ». Autant de manteaux jetés sur un refus pour qu'il puisse sortir sans s'enrhumer. Ce sont des atténuateurs au sens de Brown et Levinson, que les initiés traduisent sans effort, alors que l'apprenant y entend de l'hésitation là où le locuteur natif entend, le plus souvent, une fin de non-recevoir. À l'inverse, un « Non, je ne veux pas » tombé sans précaution fait passer l'étranger pour brusque, quand bien même sa syntaxe serait sans reproche.

Dans cet art du détour, la litote tient le premier rang, puisqu'elle dit moins pour faire entendre plus : « Il n'est pas complètement stupide » laisse entendre qu'un homme est plutôt intelligent, et « C'est loin d'être tout faux » concède que quelqu'un a presque entièrement raison. Le contexte seul décide du sens, et l'oreille doit apprendre à entendre ce que la phrase tait.

Le sourire en biais

Plus malicieuse, l'antiphrase, que la tradition rhétorique, depuis Quintilien, rapproche de l'ironie, dit le contraire de ce qu'elle pense, comme dans « Quel temps magnifique ! » lancé sous une pluie battante ou dans « C'est malin ! » devant une maladresse. Elle ne fonctionne que par complicité, l'intonation, le contexte et le regard servant de signaux à qui sait les lire, et l'étranger, qui a appris le sens des mots mais non la musique, y entend soit une impolitesse, soit un bulletin météorologique. Le remède n'est pas dans les manuels mais dans l'oreille, car il faut écouter longtemps avant de manier soi-même une arme dont on ignore le recul.

Une langue sous cloche, une rue qui s'en moque

Cet art du ménagement s'adosse à une tradition d'attention portée aux mots dont les institutions se sont fait une spécialité. L'Académie française, officialisée en 1635 par Richelieu pour fixer la langue, a mené à son terme en 2024 la neuvième édition de son Dictionnaire. Depuis la révision de 1992, l'article 2 de la Constitution dispose que « la langue de la République est le français », et la loi Toubon du 4 août 1994 en a tiré des obligations concrètes pour les contrats, l'information des consommateurs et les supports destinés au public.

Mais la rue n'a pas lu le Journal officiel. Dans les quartiers touristiques, le serveur qui répond en anglais ne se moque presque jamais de vous, il gagne du temps ou croit vous être agréable. Ouvrez avec un « Bonjour » bien posé, parlez lentement, puis maintenez votre langue avec courtoisie en disant « Je préfère parler français, si ça ne vous dérange pas ». Vous aurez ainsi appliqué, sans le savoir, toute la théorie de la face à une commande de café.

Pour y aller / Praktické info

Pour vous entraîner avant le départ, vous trouverez des ressources gratuites sur Apprendre le français avec TV5MONDE, sur Français facile de RFI et, à Prague, à l'Institut français de Prague, tandis que les règles du service et du pourboire au restaurant sont expliquées par la DGCCRF.