Poussez la porte d'une boulangerie de la rue de Buci, attendez votre tour, puis lancez à la vendeuse « Une baguette, s'il vous plaît », et le silence qui suit n'aura rien d'une panne de grammaire. Votre phrase est irréprochable et ne souffre que d'un manque de deux syllabes. Ce « Bonjour » omis, qu'un Parisien ne remarque guère quand il est prononcé mais qu'il sanctionne dès qu'il fait défaut, en dit plus long sur la langue française que bien des chapitres de manuel. Parler ne consiste pas seulement à transmettre une information, cela revient d'abord à régler, à chaque échange, la distance qui sépare deux personnes.
Le « Bonjour », ou l'art du sas
Que « bonjour » s'écrive en deux mots dès le XIIIe siècle, selon Wikipédia, n'est pas une simple curiosité d'étymologiste, car la formule a conservé sa fonction première, qui est d'offrir un souhait avant de demander quoi que ce soit. Elle agit comme un sas. Tant qu'on ne l'a pas franchi, la requête la plus anodine, fût-elle formulée dans un français impeccable, ressemble à une transaction sans visage ; une fois la formule prononcée, le commerçant redevient quelqu'un, et vous aussi. Voilà pourquoi on salue même un boulanger débordé et pourquoi l'on dit « Merci, au revoir » en sortant. Le rituel se referme comme il s'est ouvert. La langue répartit d'ailleurs les rôles, puisque le masculin ouvre l'échange et le féminin (« bonne journée ») le clôt, partage que le français du Québec brouille volontiers.
Le rite connaît pourtant des limites, car il se relâche dans un grand magasin ou un musée et n'a plus cours dans le métro, où personne ne salue des inconnus. La politesse parisienne relève donc moins de la chaleur que du territoire. On salue ceux avec qui l'on entre, fût-ce brièvement, en relation, non la foule ; pour aborder un passant, un « Excusez-moi » ou un « Pardon » fait office de préambule.
Ménager la « face » d'autrui
Les linguistes ont forgé un outil pour penser ces habitudes. En 1987, Brown et Levinson, reprenant une notion du sociologue Goffman (1955), ont fondé leur théorie de la politesse sur la « face », c'est-à-dire sur l'image que chacun veut donner de lui-même et sur la liberté d'action qu'il revendique, qu'il s'agit de préserver sans entamer celles de l'autre. Or une demande, un ordre ou une critique menacent précisément cette face, et la politesse sert à en atténuer l'effet. Le « s'il vous plaît » qui escorte la moindre requête, le conditionnel de « je voudrais » et la question indirecte sont autant d'atténuateurs.
Vu sous cet angle, le client qui lance « Une baguette ! » n'est pas plus pressé que les autres, il énonce simplement un ordre nu. La froideur qui l'accueille n'a donc rien de mystérieux, et l'apprenant doit assimiler ce protocole comme il assimile une conjugaison.
« Vous » et « tu » : une frontière qui bouge
Le vouvoiement n'a rien d'une invention de salon. L'historien Philippe Wolff le voit apparaître, à titre d'hypothèse, entre le IIe et le IVe siècle dans certaines formules du latin, tandis que Jules Zeller le rattachait au règne de Dioclétien, qui avait scindé le pouvoir impérial. Hypothèses, certes, mais le « vous » reste d'abord une marque de déférence. La Révolution tenta de l'abolir : le 10 brumaire an II (31 octobre 1793), le Comité de salut public décida de généraliser le tutoiement, mais la demande de l'imposer par décret, formulée le 11 novembre, échoua devant la Convention.
Aujourd'hui, la tendance va plutôt dans le sens inverse de celui qu'on croit. Le tutoiement s'est répandu en entreprise à partir des années 2000, avec le modèle des start-up, et une étude de 2019 relevait environ 89 % de « tu » dans les métiers scientifiques et techniques, contre 56 % dans l'immobilier. Avec un inconnu, cependant, le « vous » reste le choix le plus spontané. Si le passage du « vous » au « tu » est courant, l'inverse demeure rare, de sorte que l'étranger fait bien de suivre l'initiative de l'autre et de vouvoyer dans le doute ; l'apprenant tchèque, dont la langue passe volontiers vite au tutoiement, y gagnera une prudence utile.
Dire non sans le dire
Le français ne manque pas du mot « non », mais il le réserve aux situations où l'on veut être net. Un « Non, merci » à une terrasse n'offense personne, mais dès que la relation compte, le refus emprunte des détours comme « Je ne suis pas sûr que ce soit possible », « Ce n'est pas évident », « Pourquoi pas, mais… » ou « On verra ». Ces formules ne sont pas hypocrites. Ce sont des atténuateurs au sens de Brown et Levinson, qui laissent à l'interlocuteur la possibilité de ne pas perdre la face. Là où l'apprenant pressé entend une hésitation, le locuteur natif entend souvent un refus. Inversement, l'étranger qui répond sèchement « Non, je ne veux pas » passe pour brusque, malgré une grammaire sans faute.
La litote est la figure reine de cet art, puisqu'elle dit moins pour faire entendre plus : « Il n'est pas complètement stupide » signale qu'un homme est plutôt intelligent, et « C'est loin d'être tout faux » concède que quelqu'un a presque entièrement raison.
L'ironie, plaisir du second degré
Son cousin, l'antiphrase, fait dire le contraire de ce que l'on pense, comme dans « Quel temps magnifique ! » sous une pluie battante ou dans « C'est malin ! » devant une maladresse. Tout repose alors sur une complicité, l'intonation, le contexte et le regard prévenant l'auditeur que la phrase ne doit pas être prise au pied de la lettre. Cette connivence est précisément ce qui manque à l'étranger, qui entend le sens littéral et croit à une impolitesse, ou pis, répond à l'antiphrase par un grave développement. Le seul remède est l'oreille, qui apprend à écouter, à comparer et à n'user soi-même d'ironie qu'avec des gens que l'on connaît.
Une langue qui fait figure d'institution
Cette attention aux mots a des racines institutionnelles. L'Académie française, officialisée en 1635 par Richelieu pour fixer la langue, a achevé en 2024 la neuvième édition de son Dictionnaire. Depuis la révision constitutionnelle de 1992, l'article 2 de la Constitution proclame que « la langue de la République est le français », et la loi Toubon du 4 août 1994 en a tiré des obligations concrètes pour les contrats, l'information des consommateurs et les supports destinés au public.
Cela n'empêche pas un serveur de vous répondre en anglais. Ce n'est presque jamais une moquerie, car dans les quartiers touristiques il veut aller plus vite ou vous être agréable. Commencez par « Bonjour », parlez lentement, puis maintenez votre langue avec courtoisie en disant « Je préfère parler français, si ça ne vous dérange pas ». Vous aurez ainsi mis en pratique, sans le savoir, toute la théorie de la face.
Pour y aller / Praktické info
Pour vous entraîner avant le départ, vous trouverez des ressources gratuites sur Apprendre le français avec TV5MONDE, sur Français facile de RFI et, à Prague, à l'Institut français de Prague, tandis que les règles du service et du pourboire au restaurant sont expliquées par la DGCCRF.

