Il fut un temps, dans les années 1930 et 1940, où certains écrivains parisiens avaient pour adresse de travail ni leur appartement ni une bibliothèque, mais une table de café. Aucune coquetterie là-dedans, car on y trouvait de la chaleur en hiver, du monde autour de soi, et un garçon qui, pour le prix d'une boisson, vous laissait cuver votre phrase pendant des heures. L'habitude n'a pas disparu, et c'est elle qui explique que quelques terrasses de Saint-Germain et de Montparnasse, simples commerces à l'origine, soient devenues des monuments que l'on photographie plus volontiers qu'on n'y écrit.

Le Procope, doyen contesté

Rue de l'Ancienne-Comédie, le Procope se dit né en 1686, selon la date la plus souvent avancée, des mains de Francesco Procopio dei Coltelli, un Sicilien débarqué en France en 1670. Au XVIIIe siècle, on y croisait Voltaire, Diderot et d'Alembert, trio qui suffirait à illustrer n'importe quelle enseigne. Il faut pourtant se garder de prendre pour argent comptant tout ce que la légende y a déposé. On prétend que l'idée de l'Encyclopédie y aurait germé entre deux tasses, mais les historiens y voient plutôt un récit embelli, de ceux que la maison a tout intérêt à laisser circuler. Et si l'on vante parfois le Procope comme « le plus vieux café d'Europe encore en activité », il convient de rappeler qu'il s'agit, à proprement parler, d'un restaurant installé dans un lieu où il y eut jadis un café, ce qui n'est pas tout à fait la même chose et change la teneur de l'argument.

Flore et Deux Magots, le duel des terrasses

Presque face à face sur le boulevard Saint-Germain, deux terrasses que tout le monde connaît se renvoient depuis des décennies le même reflet. Le Café de Flore, au 172 du boulevard, ouvre à la fin du XIXe siècle, les sources hésitant entre 1885 et 1887. Apollinaire y établit vers 1913 une manière de salle de rédaction, et c'est sur sa terrasse, dit-on, que fut prononcé en 1917 le mot « surréaliste » ; reste que le conditionnel, ici, vaut mieux qu'une certitude.

Après 1939, le Flore passa dans l'orbite de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir. Ils y travaillaient le matin, y revenaient après le déjeuner pour débattre avec leurs amis et y recevaient le soir ; Sartre disait qu'ils y étaient « chez eux », et l'on ne saurait mieux dire que le café avait cessé d'être un lieu de passage pour devenir un prolongement de leur domicile. Chaque année en novembre, un jury s'y réunit pour décerner le Prix de Flore, créé en 1994, héritier d'une tradition que la maison n'a même pas eu à fabriquer.

Les Deux Magots, place Saint-Germain-des-Prés, tiennent leur nom d'un magasin de nouveautés dont l'enseigne montrait deux statuettes chinoises, lesquelles trônent toujours sur un pilier de la salle, comme deux témoins d'un commerce disparu. Le magasin devint café en 1884. Verlaine, Rimbaud et Mallarmé y passèrent, puis les surréalistes de Breton s'y retrouvèrent dans les années 1920. En 1933, un groupe d'amis jugea le prix Goncourt trop académique et créa le sien, le Prix des Deux Magots, dont le premier lauréat fut Raymond Queneau, pour Le Chiendent. Il y a, dans ce geste, tout le charme de la dissidence littéraire, celle qui se règle autour d'une table plutôt que dans un manifeste.

Montparnasse, la Closerie et ses fantômes américains

À Montparnasse, la Closerie des Lilas, au 171 boulevard du Montparnasse, doit son nom au bal voisin. Des peintres d'abord, puis des poètes comme Paul Fort et Apollinaire y firent leurs habitudes. C'est également l'un des repaires des écrivains américains installés à Paris dans les années 1920, auxquels on associe Ernest Hemingway et F. Scott Fitzgerald ; on raconte même que Fitzgerald y aurait fait écouter à Hemingway le manuscrit de Gatsby, anecdote que l'on goûte d'autant mieux qu'on la sait rapportée plutôt que prouvée.

Cette génération, que l'on désigne volontiers sous le nom de « génération perdue », a été popularisée par Hemingway lui-même. Ses souvenirs parisiens, publiés après sa mort en 1964, portent en français le titre Paris est une fête. On les lira pour leur atmosphère, sans oublier qu'ils sont des souvenirs reconstruits et non un reportage, et que le Paris qu'ils dépeignent doit autant à la mémoire, cette retoucheuse habile, qu'à l'exactitude.

L'art d'être client : mode d'emploi

Entrer dans l'un de ces cafés sans en connaître les usages, c'est s'exposer à quelques regards en coin, que l'on évite aisément. On dit « Bonjour » en entrant et « Merci, au revoir » en partant, la politesse passant avant la commande, et l'on sait qu'« un café » désigne un espresso, de sorte que celui qui en veut un plus grand demandera « un café allongé » ou « un grand crème ». Le prix variant souvent selon la place (comptoir, salle, terrasse), mieux vaut lire la carte affichée, et comme l'addition n'arrive jamais d'elle-même, on la réclame par un « L'addition, s'il vous plaît ». Une boisson autorise un long séjour pourvu que l'on fasse preuve de mesure à l'heure du déjeuner, et si certaines maisons accueillent le laptop de bon cœur, d'autres le tolèrent du bout des lèvres, ce que l'on devine en observant les tables voisines. À travers ces règles se lit un contrat tacite, où le café prête sa chaleur et son temps et où le client rend en échange sa discrétion.

Prix, revues et rendez-vous, ou la vie littéraire à ciel ouvert

Ces cafés furent aussi, et restent, des lieux de vie littéraire. Dès la fin du XIXe siècle, la Revue d'Action française naquit à l'étage du Flore, en 1899, et Charles Maurras y écrivit. À la Closerie se tenaient les « Mardis de la Closerie », soirées intellectuelles demeurées célèbres, et la rumeur veut que Lénine y ait joué aux échecs. De nos jours, la tradition se prolonge avec le Prix de Flore, le Prix des Deux Magots et le Prix de la Closerie des Lilas, créé en 2007. Détail piquant, la famille Siljegovic possède à la fois le Flore et la Closerie. Ces récompenses ne sauraient rivaliser avec les grands prix d'automne, mais elles offrent au quartier un calendrier littéraire bien à lui, comme une saison parallèle.

Pour y aller / Praktické info

Ces cafés sont des lieux touristiques très fréquentés ; qui veut y travailler au calme s'y rendra tôt le matin ou en semaine. Les horaires et la carte changent, aussi consultera-t-on les sites officiels cafedeflore.fr, lesdeuxmagots.fr et procope.com. Pour prolonger la promenade, passez par la place Saint-Germain-des-Prés et son église, puis gagnez Montparnasse par la rue de Rennes.