Il est des affiches qui ne se contentent pas de vendre un spectacle : elles changent le destin de celui qui les a dessinées. Le 1er janvier 1895, les murs de Paris se couvrent d'une silhouette haute et étroite, celle d'une femme aux cheveux sombres, une palme à la main, drapée dans un décor byzantin. Elle annonce Gismonda, pièce que Sarah Bernhardt a créée au Théâtre de la Renaissance à la fin d'octobre 1894. L'homme qui l'a imaginée, un illustrateur moravien dont personne ou presque ne savait le nom la veille, s'appelle Alfons Mucha, et le lendemain, il est célèbre. Paris, qui n'a jamais détesté faire et défaire les réputations, ne s'arrête pas en si bon chemin : pendant plus d'un siècle, elle va accueillir, tantôt à bras ouverts, tantôt avec l'indifférence des grandes villes, une cohorte de peintres, de musiciens et d'écrivains tchèques dont les pas, pour qui sait les chercher, ne sont pas tout à fait effacés.

Mucha, ou le téléphone de Sarah Bernhardt

Arrivé en 1888, Mucha s'inscrit à l'Académie Julian, puis à l'Académie Colarossi, et gagne son pain comme illustrateur, c'est-à-dire dans cette zone grise où l'on travaille beaucoup et où l'on signe peu. Fin décembre 1894, Sarah Bernhardt décroche son téléphone et s'adresse à l'éditeur Lemercier, car il lui faut une nouvelle affiche pour Gismonda. La commande échoit à Mucha, et la suite appartient à la légende de la Belle Époque, celle d'un affichiste que l'on collera bientôt sur tous les murs. Le hasard a sonné, certes, mais il n'a frappé qu'à la porte d'un homme qui avait fait ses classes.

Son atelier se trouvait au 6, rue du Val-de-Grâce, dans le 5e arrondissement. Le bâtiment, privé, garde ses secrets, mais il est protégé au titre des monuments historiques depuis 1972, et son jardin comme certains décors intérieurs sont classés. Une photographie de l'atelier, prise vers 1902, dort au Museum of Fine Arts de Houston, curieux itinéraire pour un souvenir parisien.

L'Exposition universelle de 1900 lui souffle l'idée de L'Épopée slave. Dix ans plus tard, un mécène américain, Charles Crane, accepte d'en payer la facture, et Mucha plie bagage pour Prague, où les vingt grandes toiles seront peintes entre 1912 et 1926. Paris fut donc la couveuse de l'idée, non son berceau définitif, et qui veut contempler ses affiches de près gagnera d'ailleurs à pousser jusqu'au musée Mucha de Prague ; celle de Gismonda se laisse en outre consulter sur Wikimedia Commons.

Kupka, ou la révolution depuis la banlieue

Né en Bohême, František Kupka a fait ses études à Prague et à Vienne avant d'échouer, si l'on ose dire, dans la capitale française, où il est déjà installé en 1894. Vers 1906, il pose ses valises à Puteaux, dans la banlieue ouest, et n'en bougera plus jusqu'à sa mort, le 24 juin 1957, à 85 ans, ce qui rappelle que les grandes ruptures de l'art moderne ont rarement besoin d'un décor de carte postale.

C'est pourtant là, autour de 1910-1911, que le peintre quitte le réalisme pour l'abstraction. Amorpha, Fugue à deux couleurs (1912) est tenu pour l'un des jalons de cette aventure, mais la toile repose à la Galerie nationale de Prague, et non à Paris. Le Centre Pompidou, lui, garde un fonds considérable, puisque sa collection en ligne recense plus de deux cents œuvres de Kupka, des portraits de son épouse aux grandes séries abstraites des années 1950. Reste que les accrochages ont leurs humeurs, et que le site du musée vaut mieux qu'une visite à l'aveugle.

Kundera, ou l'art de changer de patrie sans changer de style

Milan Kundera franchit la frontière en 1975, poussé en cela par son éditeur français, Claude Gallimard. Rennes l'accueille d'abord comme enseignant, puis Paris le garde, tandis que son pays natal, qui ne lui rend pas la pareille, le déchoit de sa nationalité tchécoslovaque en 1979. Deux ans plus tard, en 1981, Kundera devient français, et il se tiendra dès lors pour un écrivain français, sans jamais en démordre. Il meurt à Paris le 11 juillet 2023, à 94 ans ; la République tchèque lui avait rendu sa nationalité en 2019, comme on rouvre une porte longtemps après le départ de l'invité.

Martinů, Toyen, Čapek : trois partitions pour une même ville

Bohuslav Martinů débarque en 1923 avec, pour tout viatique, une petite bourse de l'État tchécoslovaque. Jusqu'à la mort d'Albert Roussel en 1937, il lui demande conseil ; il découvre aussi le jazz et le surréalisme, et il épouse en 1931 une Française, Charlotte Quennehen. En 1940, quand les troupes allemandes approchent, il quitte la ville, qu'il ne retrouvera plus pour y vivre. Son opéra Julietta, tiré d'une pièce de Georges Neveux qu'il avait vue à Paris en 1927, garde pourtant la trace de cette rencontre.

Toyen, elle, choisit son moment avec un flair presque cruel : elle s'installe en 1947, tout juste avant le coup de Prague de 1948, et rejoint le groupe surréaliste d'André Breton. Elle y meurt le 9 novembre 1980 et repose au cimetière des Batignolles, tandis que Karel Čapek a passé, selon sa biographie, un certain temps à l'université de Paris ; ses traductions de poésie française ont marqué toute une génération de poètes tchèques, preuve que la route, ici, se parcourait dans les deux sens.

Rue Bonaparte, ou la mémoire à la bonne adresse

Pour un lieu bien vivant, il faut gagner le 6e arrondissement, tout près de Saint-Germain-des-Prés, au 18, rue Bonaparte. Le Centre tchèque de Paris, maillon du réseau des Centres tchèques du ministère des Affaires étrangères, y fait connaître la culture tchèque en France à coups d'expositions, de concerts, de projections et de soirées littéraires.

Mais l'adresse ne vit pas que de son programme, puisque, au début de 1916, le Conseil national tchèque, futur Conseil national tchécoslovaque, s'installe dans la cour de cet immeuble. Une plaque, dévoilée le 24 mars 2016 par le Premier ministre tchèque de l'époque, Bohuslav Sobotka, rappelle ce chapitre, en tchèque et en français. Entre l'affiche de 1895 et la plaque de 2016, la ville aura donc été tour à tour vitrine pour les artistes et abri pour les projets politiques, double emploi dont peu de capitales peuvent se prévaloir.

Pour y aller / Praktické info

Le Centre tchèque se trouve à 18, rue Bonaparte, 75006 Paris, non loin des stations de métro Saint-Germain-des-Prés (ligne 4) et Mabillon (ligne 10). Horaires et programme changent souvent, et le site officiel du Centre tchèque fait foi. Pour Kupka, le site du Centre Pompidou vous dira ce qui est accroché.