En 1904, un jeune Espagnol de vingt-deux ans pousse la porte d'une bâtisse de bois qui tient debout par habitude plus que par conviction, sur une placette en pente. Il s'appelle Pablo Picasso, il n'est pas encore célèbre, et l'immeuble du 13 bis place Émile-Goudeau porte un nom qui ressemble à une plaisanterie, ce qu'il est, puisqu'on l'appelle le Bateau-Lavoir. Qu'une colline à vignes se soit changée en atelier de l'art moderne a de quoi surprendre ; la surprise s'émousse si l'on consent à remonter le fil.
Des ceps, des meules et du plâtre
Dans le 18e arrondissement, la butte Montmartre s'élève à environ 130 mètres, ce qui, à l'échelle parisienne, fait figure de montagne. Longtemps village de vignes et de moulins dont le sous-sol livrait du gypse, elle ne fut rattachée à Paris qu'en 1860, et garda de ses origines campagnardes un air de n'avoir de comptes à rendre à personne. En 1871, c'est de là que partit l'insurrection de la Commune de Paris, et la colline, jusque-là plus connue pour son vin que pour ses colères, entrait dans l'histoire par la porte des événements.
Une basilique et ses malentendus
Du vœu formulé en 1870-1871 naquit la basilique du Sacré-Cœur, que l'Assemblée nationale déclara d'utilité publique le 24 juillet 1873, par 382 voix contre 138, et la première pierre fut posée le 16 juin 1875 sur les plans de Paul Abadie, que la mort emporta en 1884, après quoi d'autres architectes menèrent le chantier à son terme.
Reste à s'entendre sur ce terme, car le clocher est achevé en 1912 et la façade en 1914. La consécration, fixée au 17 octobre 1914, fut ajournée par la guerre et n'eut lieu que le 16 octobre 1919. Quant à la légende d'une basilique édifiée pour « expier » la Commune, elle s'est installée peu à peu dans les consciences comme une évidence que nul n'a jamais signée. Les historiens en discutent et rien dans la pierre ne la confirme, ce qui prouve qu'il arrive aux monuments d'être plus discrets que leurs commentateurs.
Les années pauvres, les années fastes
Les loyers étaient bas, les cabarets abondants et la vue sans rivale, et voilà qui suffit à fabriquer un quartier d'artistes. Le Moulin Rouge ouvre ses ailes en 1889 et Toulouse-Lautrec lui doit une part de ses affiches. En 1876, Auguste Renoir loue un atelier au 12 rue Cortot, d'où sortent le Bal du moulin de la Galette et La Balançoire. Maurice Utrillo, fils de Suzanne Valadon, passera des années à peindre les rues de la butte, comme un fils à relire les lettres de sa mère.
Mais le véritable laboratoire, c'est le Bateau-Lavoir, où Picasso demeure de 1904 à 1909 et garde un atelier jusqu'en 1912 ; Van Dongen y entre en 1905, Juan Gris en 1906, et le nom de Modigliani rôde lui aussi autour du lieu. C'est là que Picasso dévoile en 1907 Les Demoiselles d'Avignon, toile que l'on tient volontiers pour le coup d'envoi du cubisme, et qui n'a jamais cessé d'indisposer ceux qui l'aiment.
Quant au surnom, il tiendrait à l'allure des couloirs, qu'on aurait comparés à des ponts de bateau, et à un mot d'esprit attribué à Max Jacob sur le « lavoir », puisque vingt-cinq locataires se partageaient un seul robinet. Le 12 mai 1970, un incendie ne laisse que la façade ; en 1978, l'immeuble renaît à l'identique, en béton cette fois, avec vingt-cinq ateliers, alors que la légende, pour sa part, n'a pas eu besoin de reconstruction.
Ce qui frappe, dans cette liste de noms, c'est moins l'accumulation de talents que la proximité de ceux qui les portaient, car la modicité des loyers, qui rapprochait des artistes sans fortune, faisait du voisinage une école permanente où chacun pouvait regarder travailler l'autre, le contredire et finir par lui emprunter quelque chose, de sorte que la colline fonctionnait moins comme un décor que comme un atelier collectif à ciel ouvert.
La vigne, la fête et la maison de Rosimond
Pour apercevoir ce qu'il reste du Montmartre paysan, il faut aller rue des Saules, devant le Clos Montmartre. La Ville de Paris y a replanté la vigne en 1933, quelque 20 000 ceps de gamay et de pinot noir, et la première fête des vendanges s'y est tenue en 1934 ; on la célèbre depuis, chaque année, en octobre. Ici, on ne se promène pas, mais on regarde à travers la grille ou l'on se mêle à la fête, selon la saison.
À deux pas, le musée de Montmartre, au 12 rue Cortot, loge dans la maison du Bel Air, datée de 1660 et que la tradition appelait « maison de Rosimond », mais une étude de 2012 a établi que cette attribution reposait sur une erreur, ce qui rappelle opportunément qu'un nom de maison est parfois plus fragile que ses murs ; on y croise Renoir, Valadon et Utrillo, dont l'atelier-appartement a été reconstitué, et des jardins redessinés en 2012 d'après les tableaux de Renoir, de sorte que la nature y imite la peinture qui l'avait imitée.
L'art de contourner la foule
La place du Tertre, bondée à toute heure, est devenue le royaume des portraitistes qui visent les touristes ; on peut l'aimer comme on aime un décor, sans y chercher la vérité du lieu, et pour goûter la butte telle qu'elle est, mieux vaut ruser.
- Montez tôt le matin, avant les cars, commencez par le Sacré-Cœur, puis redescendez par les rues tranquilles.
- Flânez rue Saint-Vincent, rue des Saules et rue Cortot plutôt que dans l'artère la plus fréquentée.
- Visitez le musée de Montmartre et ses jardins, bien souvent plus paisibles que la place.
- Contemplez le Bateau-Lavoir de l'extérieur, car l'immeuble abrite des ateliers et mieux vaut s'informer avant de compter sur une visite.
- Réservez le funiculaire à la montée si les jambes protestent, et redescendez à pied, c'est plus joli.
Au bout du compte, la meilleure manière d'aimer Montmartre consiste peut-être à accepter qu'il soit deux lieux à la fois, une carte postale que le monde entier connaît et un quartier où l'on vit, et à choisir pour chaque heure de la journée celui des deux qu'on a envie de rencontrer, sachant que le second se découvre presque toujours à quelques rues du premier.
Pour y aller / Praktické info
Plusieurs lignes de métro desservent la butte, de même que des bus et un funiculaire. Les horaires des musées et les dates de la fête des vendanges variant d'une année à l'autre, consultez le site officiel du musée de Montmartre et celui de la Ville de Paris. Chaussez-vous bien, car ça monte, et les pavés ne font pas de cadeaux.

